Ravel et le Concerto en Sol

Article concernant le second mouvement du Concerto en Sol de Maurice Ravel pour piano et orchestre, analyse esthésique / Article concerning the second movement of Maurice Ravel’s Concerto in G for piano and orchestra, aesthetic analysis


Après une commande du chef Koussevitzky, Maurice Ravel attaque l’écriture de son Concerto en Sol pour piano en 1929. Commencé avant celui « Pour la main gauche« , il sera pourtant fini après et Ravel exprimera que – jamais – il n’avait jamais été aussi fatigué et usé pour écrire ne serait-ce que la mélodie de son second mouvement :

« J’ai failli en crever » disait-il !

L’oeuvre est présentée en 1932 et sera l’une des toutes dernières. Lui qui souhaitait  l’interpréter au piano et participer à une tournée mondiale devra renoncer et rester au repos.

Si vous êtes surpris que j’évoque ici une oeuvre pour piano, c’est avant toute chose pour son second mouvement contenant un merveilleux solo de cor anglais.

Ravel concerto en sol mvt 2

La musique est lente et commence étrangement et directement par le piano seul. Elle est délicate et extrêmement touchante d’un bout à l’autre. Quand Ravel indique qu’un concerto  doit être une musique « légère et brillante et ne pas viser à la profondeur ou aux effets dramatiques« , je m’interroge beaucoup sur la profondeur…

 J’ai l’impression de retrouver une certaine tendresse et naïveté comme il y en avait dans son « Jardin Féerique« , avec une facilité apparente en surface qui dissimule des raffinements plus subtils : l’harmonie, quelques notes soudainement étranges comme une indécision tonale  et surtout cet aspect suspendu, en apesanteur, de la mélodie sur un rythme de valse lente, comme improvisée.

Les bois en effectifs restreints font leur entrée, se répondent, se complètent. La flûte, le hautbois, la clarinette se fondent avec le piano dans une texture toujours légère, musique crépusculaire. 

Le piano plus trouble, des bribes de gammes ascendantes pour les vents et voici les cordes qui gagnent en intensité et adoptent enfin un rôle plus mélodieux. Voilà que nous arrivons au coeur de ce 2nd mouvement avec un passage où il est difficile de ne pas reconnaître l’allusion à Bach ! J’ai l’impression pour ma part de retrouver ici dissimulé le thème de la Fugue qui suit la  célèbre Toccata !

Le piano devient plus frénétique, notes redoublées et octaves sur des Si dans l’aigu qui polarisent notre attention ; le crescendo s’évanouit aussitôt qu’un accord tragique retentit à tout l’orchestre. Et dans la douceur retrouvée, le cor anglais joue de sa rondeur feutrée cette mélodie vibrante avec une certaine retenue, une certaine pudeur. Le piano magique et féerique, sur un registre plus cristallin, commente et enrichit la mélodie. C’est un duo à l’écoute l’un de l’autre, un moment de communion, une pure merveille…

La fin est toute proche, sereine et lumineuse.

Marguerite  Long, pianiste célèbre qui était la dédicataire de cette oeuvre, écrivait dans son livre « Au piano avec Maurice Ravel » qu’il fallait demander conseil à son coeur pour l’interpréter.  Je crois pour ma part que la musique est si forte, si sensible, qu’il serait bien difficile de la jouer sans faire appel à lui !

Difficile aussi pour moi que de ne pas imaginer ici la touche personnelle, d’intimité, d’introspection d’un compositeur qui sentait bien que quelque chose le tourmentait. 

Dans ce second mouvement, c’est un Ravel à l’automne de sa vie que nous trouvons, un auteur qui n’aura plus la force d’écrire dans ses dernières années où l’ont frappé les signes d’une atteinte neurodégénérative. Bien entendu, ce n’est que mon sentiment, une spéculation. Mais si les charmes et la nostalgie de cette musique éthérée me touchent autant c’est que j’y trouve moi même un écho avec une amie dont la vie est malheureusement condamnée alors même qu’elle est encore jeune…

Je vous laisse avec cette magnifique interprétation de Fazil Say, pianiste entièrement habité mais avec aussi Laurent Decker au cor anglais émouvant et l’Orchestre National de France. C’est de très loin ma version préférée. 

Le second mouvement débute à 9’52 ».

Pour ceux qui aiment relever les petits détails, je vous invite à ‘écouter le Concerto pour 2 pianos de Francis Poulenc. Cette oeuvre date également de 1932 pour sa 1ère représentation et au sein du premier mouvement quand survient un passage lent vous pourrez entendre un court thème qui n’est pas sans rappeler l’incipit du thème ravelien… 

Poulenc concerto 2 pianos mvt1 4 avant 26
Poulenc concerto 2 pianos mvt1 4 avant 26

Etrange non ? 😅 Alors, comme avec mes élèves, je pose la question :

Lequel des deux à triché ? 😁

Vous pouvez également – si vous ne la connaissez pas déjà – découvrir cette version très originale de l’oeuvre de Ravel revue en 1998 par Herbie Hancock, pianiste jazz, dans son album intitulé « Gershwin’s world«  :

Bonne écoute et à bientôt…

ADDENDUM : Deux jours après la publication de mon article, mon amie à qui j’avais fait découvrir cette oeuvre il y a quelques semaines encore vient de décéder. Cette musique restera pour moi attachée à son souvenir. Repose en paix Martine.


After a commission from conductor Koussevitzky, Maurice Ravel began writing his Piano Concerto in G in 1929. Although it was begun before the one « For the Left Hand«  it was finished afterwards, and Ravel expressed that he had never been so tired and worn out in writing even the melody of its second movement:

« I almost died » he said!

The work is presented in 1932 and will be one of the very last. He wanted to play it on the piano and take part in a world tour but he would have to give up and rest.

If you are surprised that I am mentioning a work for piano here, it’s above all for its second movement containing a wonderful English horn solo.

The music is slow and begins strangely and directly with the piano alone. It’s delicate and extremely touching from beginning to end. When Ravel says that a concerto should be « light and brilliant music and not aim for depth or dramatic effects » I wonder a lot about depth….

I’ve the impression that I’m rediscovering a certain tenderness and naivety as there was in his « Jardin Féerique« , with an apparent ease on the surface which conceals more subtle refinements : harmony, a few suddenly strange notes like a tonal indecision and above all this suspended, weightless aspect of the melody on a slow waltz rhythm, as if improvised.

Woodwinds in small numbers make their entrance, respond to each other, complement each other. The flute, oboe and clarinet blend with the piano in an ever-light texture, twilight music. 

The piano becomes more turbulent, snippets of ascending scales for the winds, and here are the strings that gain in intensity and finally adopt a more melodious role. Here we come to the heart of this 2nd movement with a passage where it is difficult not to recognize the allusion to Bach! I have the impression for my part that the theme of the Fugue that follows the famous Toccata is hidden here!

The piano becomes more frenetic, the notes redoubled and octaves on high B’s focusing our attention; the crescendo fades away as soon as a tragic chord is heard throughout the orchestra.  And in its newfound gentleness, the English horn plays this vibrant melody with a certain restraint, a certain modesty. The magical and enchanting piano, in a more crystalline register, comments on and enriches the melody. It’s a duo listening to each other, a moment of communion, a pure wonder…

The end is near, serene and luminous.

Marguerite Long, a famous pianist who was the dedicatee of this work, wrote in her book « Au piano avec Maurice Ravel«  that one should ask her heart for advice on how to interpret it.  For my part, I believe that music is so strong, so sensitive, that it would be very difficult to play it without heart. 

It’s also difficult for me not to imagine here the personal, intimate, introspective touch of a composer who felt that something was tormenting him. 

In this second movement, we find Ravel in the autumn of his life, an author who will no longer have the strength to write in his final years, when the signs of a neurodegenerative illness hit him. Of course, this is only my feeling, a speculation. But if the charms and nostalgia of this ethereal music touch me so much, it is because I myself find an echo in it with a friend whose life is unfortunately doomed while she is still young…

I leave you with this magnificent interpretation of Fazil Say, a pianist entirely inhabited but also with Laurent Decker on the moving English horn and the Orchestre National de France. This is by far my favourite version. 

The second movement starts at 9’52 « .

For those who like to take care of the little details, I invite you to listen to Francis Poulenc’s Concerto for 2 pianos. This work also dates from 1932 for its first performance and in the first movement, when a slow passage occurs, you can hear a short theme that is not without reminding us of the incipit of the ravelian theme…

Poulenc concerto 2 pianos mvt1 4 avant 26Strange, isn’t it? 😅 So, as with my pupils, I ask the question:

Which one of them cheated? 😁

You can also – if you don’t already know it – discover this very original version of Ravel’s work reviewed in 1998 by Herbie Hancock, jazz pianist, in his album entitled « Gershwin’s world »:

Good listening and see you soon…

2 commentaires

  1. bilbot63 dit :

    Bonjour Alain,
    Admirable interprétation de Fazil Say. J’adore ce deuxième mouvement où la tension est palpable, je l’écoute toujours avec une très forte émotion. Laurent Decker est tout aussi merveilleux. Au niveau du bocal il y a un accessoire que je ne connais pas.
    Merci pour ces instants de grâce et j’aurai une pensée pour votre amie Martine.
    Gérard

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Gérard, je vous remercie de votre gentille attention et suis heureux de vous lire, enthousiaste vous aussi, concernant cette très belle interprétation.

      L’accessoire au niveau du bocal est un sound bridge de Lefreque. C’est pour mieux transmettre les vibrations d’une pièce à l’autre de l’instrument.

      Amitiés,
      Alain

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