Rêverie de Claude Debussy

« La musique, c’est du rêve dont on écarte les voiles.

Ce n’est même pas l’expression d’un sentiment, c’est le sentiment même. »

Claude Debussy.


 

Fréquentant les milieux artistiques symbolistes, c’est en 1890 que Debussy compose sa Rêverie pour piano. Elle sera publiée en 1891 chez Choudens mais étrangement ne sera interprétée en public pour la première fois que le 27 février 1899 par Germaine Alexandre…

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Certaines personnes comme François-René Tranchefort dans son Guide de la musique pour piano et clavecin, pensent que le compositeur l’avait écrite bien avant ainsi que d’autres petites pièces pour piano et que c’est le besoin d’argent qui avait poussé Debussy à les proposer à la maison d’édition Choudens.

Mais si vous souhaitez connaître la meilleure anecdote sur cette pièce, il vous faut alors savoir que Debussy l’a reniée un 21 avril 1904, en s’adressant à un autre éditeur, Fromont,  qui venait de la publier également :

« Vous avez tort de faire paraître la Rêverie. C’était une chose sans importance, faite très vite… : en deux mots, c’est mauvais. »

Si Debussy savait que cette pièce est pourtant l’une de ses oeuvres les plus connues, les plus jouées des pianistes amateurs aux professionnels et qu’il en existe de nombreuses adaptations ou transcriptions !

Il est vrai que sous son apparente et trompeuse facilité, cette Rêverie ne manque pas de charme et de subtilité. Et combien il est plaisant de l’écouter et de découvrir les multiples facettes et significations de ce mot : Rêverie.

Qu’il s’agisse de rêver, de vagabonder, de laisser son esprit délirer ou s’entêter, que la rêverie soit une chose étrange vue parfois sous un angle péjoratif ou une chimère, au fond qu’importe ? Depuis Freud, elle est pour la psychanalyse le rêve diurne, celui dans lequel s’accomplissent les désirs, le fantasme conscient…ou inconscient.

 

Debussy pour composer sa pièce pour piano s’est inspiré d’un poème de Théodore Faullin de Banville : « Le zéphyr à la douce haleine », issu de son recueil « Les Cariatides » (1842).

Il s’agit d’un sonnet en octosyllabes qui – au delà de ses apparences formelles néo classiques et thématiques – n’est pas sans m’évoquer  l’univers d’un Stéphane  Mallarmé pour qui « Banville […] n’est pas un homme, mais la voix même de la lyre ».

Le zéphyr à la douce haleine
Entr’ouvre la rose des bois,
Et sur les monts et dans la plaine
Il féconde tout à la fois.

Le lys et la rouge verveine
S’échappent fleuris de ses doigts,
Tout s’enivre à sa coupe pleine
Et chacun tressaille à sa voix.

Mais il est une frêle plante
Qui se retire et fuit, tremblante,
Le baiser qui va la meurtrir.

Or, je sais des âmes plaintives
Qui sont comme les sensitives
Et que le bonheur fait mourir.


 

Si cette musique de Debussy est un sentiment et non son expression, alors mon écoute et mon ressenti sont alors sans aucun doute le fruit de ce que j’y projette, le miroir où je me reflette…

Je pourrais faire l’offense de la disséquer, de voir un ostinato, des quartes et des quintes qui mélodiquement polarisent notre attention, tandis que les cadences se poursuivent imparfaites ou demeurent en suspension… Je pourrais aborder le tissu harmonique riche en sixtes puis les septièmes et les neuvièmes ajoutées, les modulations, la couleur du mode lydien… Il y aurait aussi bien à dire sur les arpèges égrenant au fur et à mesure des pédales harmoniques, les répétitions motiviques dans lesquelles s’ajoutent finalement toujours un détail, une variation, ou encore les changements de registre et tant d’autres choses…

Pour une pièce vite faite et mal faite, il y a déjà largement de quoi s’occuper pour un cours d’analyse !

Mais moi, de mon côté, je ne préfère y voir que de l’eau…

Une eau étale en surface et sur laquelle peut-être les rayons d’un soleil hivernal créent des myriades de petits reflets kaléidoscopiques, une eau où le ciel et notre âme peuvent se mirer et plonger dans des eaux plus profondes, là où Narcisse contemple son reflet tandis que son nom n’est plus qu’un écho lointain et impalpable…

Il s’agit d’une rivière souterraine et paisible, un Léthé mystérieux qui nous emporte, puis  des notes cristallines encore… Une cascade ou des jets d’eau ? Que sais-je ? De l’eau encore ! C’est l’harmonie d’un soir, celle d’une parenthèse qui s’achève. La rêverie cède peu à peu sa place à la réalité. Indécise, ses contours demeurent estompés et c’est nous qui refaisons surface, riches d’une voix intérieure qui nous dit « Souviens-toi ». La Nature n’est plus muette, c’est notre départ qu’elle regrette et pensant tout bas « Ils reviendront peut-être »…

« L’eau est la maitresse du langage fluide, du langage sans heurt, du langage continu, continué, du langage qui assouplit le rythme, qui donne une matière uniforme à des rythmes différents. » 

Gaston Bachelard, L’eau et les rêves, 1942.


 

Je vous propose ici ma version pour hautbois et piano. J’ai souhaité être attentif à la sonorité que j’imaginais avec une certaine clarté. Je la voulais diaphane par moment. Avant de l’enregistrer, je voyais la mélodie impassible et je me conditionnais à la jouer de manière assez minimaliste. De la simplicité, de la naïveté.

Je n’aime jamais les vibratos omniprésents, encore moins ceux exacerbés ! Ici cela aurait été totalement hors sujet selon moi. Ce que je souhaitais c’était une certaine nudité en ce domaine avec seulement un peu de vibrato pour nourrir les notes longues. Je m’aperçois pourtant avec du recul qu’il y en a plus que ce que j’imaginais.

J’ai passé une bonne après midi pour enregistrer le hautbois et je me doutais bien en regardant la partition de Debussy que cela n’allait pas être simple…  Et s’il est vrai que l’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, l’envie de jouer et la fluidité de ce moment auraient été perdus si j’avais souhaité poursuivre le lendemain…Ne serait-ce que pour gommer un moment d’errance  rythmique, un moment de…rêverie ?

 

Rêverie / Soundcloud