Le Crépuscule des Idoles

Tout d’abord merci à Nietzsche pour ce si beau titre… Il ne m’en voudra pas je l’espère de le lui emprunter ! Après tout il n’est pas marteau mais philosophe… et surtout : mort ! 😉 😂

Voici donc du moins ma version moins éthérée, juste mon récit personnel relatant en quelque sorte une partie de mon cheminement musical et l’influence de la musicalité de Heinz Holliger, si marquante à mes yeux autrefois mais aujourd’hui évanouie…

1ère partie

J’avais arrêté la musique.

Si mes frères en jouaient, moi, cela ne m’attirait pas tant que ça. À 6 ans je préférais de loin me dépenser dans le sport.

Quand des années après mon frère Pierre m’a réinscrit pour je ne sais quelle raison dans une toute petite école de musique, je n’ai pas compris son geste. Je n’ai pas plus compris le mien : mais que suis je donc allé faire dans cette galère ?

J’y suis allé en curieux. Peut-être. Ce n’est pas certain.

Ce que j’avais appris de ma 1ère rencontre avec un solfège froid et abêtissant durant 2 années ne m’avait pas manqué. Il faut dire que les punitions pleuvaient et que j’avais tissé des liens très forts avec les pages de mon manuel George Dandelot : j’ai du copier les notes avec leur nom … même celles en clés d’ut et Fa 3ème ligne ! [Pour le lecteur profane, sachez qu’à ce stade cela revient à copier toutes les conjugaisons du Bescherelle quand vous ne connaissez que 3 temps de l’indicatif et peu de vocabulaire… juste celui d’un enfant.]

J’y suis donc allé et ne savais quel instrument choisir. Je m’étais résolu à prendre la clarinette : après tout c’est Pierre qui m’avait réinscrit, non ?

Étrangement 🤔 il ne semblait pas pressé de m’avoir comme son propre élève. Et avec le recul je me dis moi même « Encore heureux !« 

Il avait trouvé une excellente raison, non : deux raisons !

  1. Efficace : Il n’y a que de vieux instruments mal-en-point
  2. Plus expéditive : Il n’y a plus de clarinette en stock finalement.

_Mais tu peux toujours faire du hautbois !

_Du hautbois ? C’est quoi ? (je me souvenais vaguement de la sonorité de cet instrument dans mon disque préféré Piccolo, Saxo & Compagnie le meilleur cadeau de mon autre frère, Denis )

_ Viens voir, descendons, Eligio va te le montrer. En plus, il en a reçu un tout neuf

[Ô cher lecteur, te rends tu compte de cette basse manipulation dans laquelle un ado de 13 ans ne peut que tomber ?]

Quelques instants après Eligio me montrait le nouvel instrument sorti de sa boîte.  Un Strasser, dans une ébène rougeoyante et veinée. Je me souviens du prix presque semblable au numéro de série : 14.000 francs.

Dès les premières notes, j’étais hypnotisé et cela me serrait au ventre. Le hautbois me prenait aux tripes. Cela ne m’a jamais plus quitté.

Impressionné par le prix de l’instrument je l’avais gardé sur mes genoux en m’installant comme par réflexe à l’arrière de la voiture alors que j’avais enfin le droit d’aller à l’avant de la 305 bleu ciel !

Maman me fit une housse dans une toile kaki hyper résistante qui venait de la SNCF et où je me demande à quoi elle pouvait bien servir ! Quoiqu’il en soit Papa en avait assez fait de stock pour que maman l’utilise pour des housses de cor, de clarinette et maintenant de hautbois !

Finalement ce n’était vraiment pas compliqué de voir que nous étions frères !

2ème partie

Faute de partition adaptée sous la main mon professeur me demanda de trouver un morceau moi même et de le travailler pour le cours prochain.

Il fallait que se trouvent les notes Do aigu, Si, La et Sol.

Regardant dans un recueil de chants Cantilège volume 1 je n’avais rien trouvé.

Eligio m’avait dit « Cherche un morceau…Sinon tu n’as qu’à en écrire un !« 

Avec une fois de plus du recul cela devait être une boutade car il fut bien surpris de me voir arriver avec un cahier à carreaux dans lequel j’avais noté avec peine les noms des notes de ma 1ère pseudo « composition » et un semblant de rythme !

Ma carrière de compositeur était née ! 😂 Et en même temps que mes 1ers balbutiements sur le hautbois !

J’étais passionné pour la musique. Je la découvrais enfin. Le cœur plein d’enthousiasme et d’énergie tournés dans un seul but : réussir à tout prix !

Je me rendais compte toutefois du retard qui était le mien…

Mozart composait à 5 ans, lui l’enfant prodige et moi je commençais à peine à écrire de la merde à 13 ans. Mais que voulez-vous, même ça tout le monde ne le fait pas ? N’est ce pas ?

Iris pour Hautbois solo de Alain Vlamynck
Extrait de Iris pour Hautbois solo… à 18 ans…ou 19…le temps passe !

Très rapidement j’achetais mon 1er CD. Du hautbois forcément. À la Fnac de Lille il n’y en avait qu’un.😶 Le choix pléthorique est encore d’actualité dans ce magasin quand il s’agit de hautbois !

Le CD était une innovation récente à l’époque et coûtait aux alentours de 180 francs. Une fortune, le prix de la nouveauté…

Pour revenir à ce fameux disque qui m’a marqué et façonné d’une certaine manière mais pas comme j’aurais souhaité l’être, c’était « The artistry of Heinz Holliger«  , une compilation chez Denon.

The artistry of Heinz Holliger

Ce fût une révélation, une fougue, une passion.

Une vibration.

Face à cet artiste proteiforme aussi bien à l’aise dans la musique baroque que contemporaine, j’étais résolu à marcher dans ses pas.

Lui, l’interprète compositeur devenait mon modèle absolu.

Heinz Holliger

Je sentais parallèlement que cela allait me compliquer sérieusement la vie ! Car avec ses Prix de Genève à 20 ans et Munich à 22 ans, il me mettait la barre un peu haute le petit suisse ! 😂

J’avais juste quelques années devant moi  pour y parvenir.

J’ai travaillé avec passion. Trop peut-être. Car la Passion est une souffrance toujours là en moi.

Je n’ai pas joué comme il l’aurait fallu. Pas assez. Mais pour cela encore faut il être bien accompagné, bien suivi ou bien coaché…

Sautant les niveaux à coup de 1ères mentions avec ou sans félicitations parfois, j’avais l’impression que l’on était fier de moi à la petite école de musique de La Choque, que l’on me voyait aller loin…

Ecole de musique Rue Marle à La Chapelle d'Armentières
Ma petite école de musique, Rue Marle, à La Chapelle d’Armentières.

J’obtins les 1ers prix de hautbois dans 2 écoles de musique tout en rentrant au conservatoire de Lille en Moyen 2eme année avec ce fou d’André Cailliéret. Au bout de 3 ans ce n’était déjà pas si mal mais je sentais bien que l’échéance pour moi d’égaler HH reculait déjà.

Eligio me l’avait dit : Si tu avais fait du sax plutôt que du hautbois, tu serais en train de passer ta médaille d’or !

[pas forcément vrai mais amusant…]

Un an après j’ajoutais le 1er prix du conservatoire et j’envisageais de venir sur Paris ou aux alentours.

J’avais souhaité m’affranchir de Caillieret et de sa clique. Déjà qu’il ne digérait pas mon hautbois (cf J’irai cracher sur vos tombes) qui avait le tord de ne pas venir du Boulevard de la Villette mais qui fonctionnait tellement mieux que le sien !

J’avais fait preuve d’indépendance vis à vis de lui de bien des façons. J’avais envie de répertoire de l’interpréter avec fougue quand on me proposait des notes aseptisées, j’avais envie de rondeur, de sonorités étrangères et pas de hautbois français ! Désolé ! Le grattage « américain » me tendait les bras tout en écoutant jouer des allemands et la porte de chez Lorée était grande ouverte avec mon bois de violette.

photo Alain
Mon 2ème hautbois Lorée, modèle Royal, bois de violette et clétage doré

Et quand mon idiot de prof pour travailler Strauss raillait Lothar Koch en l’appelant « L’autocar » j’avais parfois des envies de meurtre ! 😡

Mon erreur fut sans doute de penser et d’avoir un cœur. J’aurais dû me laisser guider ou … dicter. Mais voilà : j’ai jamais su fermer ma gueule très longtemps !

Non vraiment, mes objectifs s’éloignaient : Holliger était une étoile…. et je regardais déjà en arrière vers mes 13 ans en me consolant que le mieux que j’avais connu alors en musique était les jambes de ma prof de solfège….

3ème partie

Bien des années ont passé.

Tel un Faust du hautbois j’aurais vendu mon âme ne serait ce que pour être un simple épigone de HH !

Car en effet ce qui a toujours suscité en moi de la curiosité est le mimétisme, la ressemblance entre les élèves et Le Maître : une sonorité, une fluidité, une vibration, une technique. Des interprétations très proches, fidèles. Et… un hautbois Rigoutat. Au moins au début.

Hautbois Rigoutat

Je n’ai pas eu cette opportunité. Ni d’être son élève ni de vendre mon âme au diable.

Même ce dernier point mérite un certain talent !

Étrangement je n’ai jamais cherché à lui ressembler sur le point de la sonorité. Même si quelques anches m’ont fait ce plaisir sur du Vivaldi. [RV 447, 452 et le 446 plus douteux d’attribution mais sympathique concerto !]

Studie über Merklänge

Pour ses œuvres contemporaines au côté expérimental comme Studie über Merklänge ou ses interprétations baroques ornées et passionnées dont j’ai aimé copier les cadences ici ou là, il y a toujours quelque chose de transcendant. Une inspiration.

 

Litanies pour hautbois solo Alain Vlamynck
Une de mes oeuvres pour hautbois solo…

Je n’ai pas affiché sa photo sur les murs de ma chambre comme une rock star d’adolescent mais il faut reconnaître que j’ai été « fan » et mes 44 CD de HH en témoignent.

photo alain vlamynck

Vous connaissez cependant l’adage :

Tout à une fin

Je ne renie pas mes goûts ni la qualité de son jeu. Mais les statues antiques tombent un jour de leur piédestal.

Le voir jouer m’a atomisé dans le vrai sens –malheureusement- du terme. Où sont cette passion, ce jeu flamboyant, cette joie ou ce cri poignant quand on l’écoute uniquement ? J’avais toujours le sentiment que sa différence avec les autres était qu’il jouait à 200%. En le voyant, tout paraissait subitement terne et inexpressif. Quel contraste. Il souffle. Ça sort. C’est tout. Bien entendu la musique est là ! Mais quelle étrange sentiment que de le regarder jouer !

L’avais-je Trop idéalisé ? Possible…

Après de nombreuses années je m’étais résolu à lui écrire, lui envoyer une lettre. Je ne demandais rien. Mais je lui témoignais toute mon admiration sans flagornerie, avec la même sincérité qu’ici dans cet article. Ma compagne avait trouvée cette lettre touchante. Je ne ne voulais pas de mon côté paraître niais ou ridicule.

Je pense que cette lettre aurait simplement mérité une réponse, un simple merci. Cela n’est jamais venu.

Mon erreur fut elle de ne pas joindre un timbre ?

Les fans de Stargate le savent aussi bien que moi : « les Goa’ulds sont des faux dieux »

J’avais trouvé le mien.

Depuis,  il a rejoint l’ombre crépusculaire des idoles déchues.